Impacts du salaire minimum sur les travailleurs et la société québécoise
Publié le 20 octobre, 2008
Depuis le 1er mai 2008, le salaire minimum a été établi à 8,50$/h alors que les pour les salariés à pourboire, c’est 7,75$/h — est-il possible de vivre confortablement, avec une telle compensation?
Si vous avez 16 ans, que vous habitez chez vos parents sans payer de loyer, de nourriture ou de paiements pour l’auto, c’est possible de se payer une console PlayStation, tous les accessoires et des jeux… en plus de quelques morceaux de vêtements, de temps à autre.
Pour cet ado de 16 ans, le scénario typique comprendra 3h de soir le jeudi, 3h le vendredi, 8h le samedi et 7h le dimanche, soit 21h par semaine, à 8,50$/h, ça donne 178,50$ et aux deux semaines, ça revient à 357$, avant les “retenues” dont on sait qu’elles enlèveront -au minimum- 54,18$ mais comme ça peut varier selon le “contexte” de l’emploi (voir la grille de calcul TP-1015.TI), on ne s’étendra pas sur cette partie du calcul — il suffit de savoir que l’employé ne recevra JAMAIS la totalité du montant gagné.
Sur une base annuelle, en assumant que notre adolescent travaille ses 52 semaines, sans aucune vacances et probablement en poursuivant ses études à plein temps, il aura gagné 9,282$… brut. Nous parlerons plus tard de l’été où les travailleurs peuvent (en théorie) augmenter leur nombre d’heures.
Bon, maintenant qu’on a établi une base chiffré pour se faire une tête, prenons ces même “métriques” et appliquons-les à un étudiant universitaire de 19 ans qui doit se payer un loyer et tout ce qui va avec.
Notre étudiant universitaire québécois, s’il suit 5 cours valant 3 crédits chacun (pour 15 crédit, en tout) dans une université québécoise, devra payer un total de 1,172,85$, par session et donc, 2,345,70$ pour ses deux sessions annuelles. De manière très conservatrice, imaginons que cet étudiant paie environ 300$ par session pour des livres et 200$ en fournitures diverses, soit 500$ par session et 1,000$ pour l’année. En tout, on parle de 3,345,70$ pour avoir “le droit” d’aller à l’université.
En partant avec l’exemple du salaire de 9,282$, si l’on soustrait les 3,345,70$, il reste encore 5,936,30$ mais attention, si l’étudiant ne peut pas acquitter ses droits de 1,172,85$ en début de session, il devra probablement s’endetter sur une carte de crédit pour le faire — pour simplifier l’exemple, on prend pour acquis que notre étudiant avait cet argent dans son compte de banque, au début de chaque session.
Alors voilà, notre étudiant doit…
- se nourir — 2$ par repas x 3 par jour = 6$ par jour x 365 jours = 2,190$ (aucune collation et aucune sortie n’est calculée dans ce montant);
- se loger — disons que le loyer coûte 1,000$ par mois, divisé par 4 co-locataires qui doivent payer 250$ chacun x 12 mois = 3,000$;
- se vêtir — un minimum absolu de 80$ par mois de vêtements x 12 mois = 960$ + une surcharge saisonnière de 250$ pour des vêtements d’hiver = 1,210$;
- communiquer — environ 30$ par mois pour une ligne téléphonique x 12 mois = 360$ en plus d’un accès à l’internet à 25$ par mois, soit 300$ et le quart de la facture mensuelle pour la télé de (55$ / 4 = 13,75$) x 12 mois = 165$, pour un sous-total de “communications” de 825$.
Vous avouerez qu’il ne s’agit PAS de dépenses princières.
Il s’agit d’un exemple très réaliste d’étudiant universitaire et pourtant, avec l’ajout de ces nouvelles dépenses, totalisant 7,225$, on passe par-dessus la balance de 5,936,30$ qui restait après les “frais de scolarité” pour tomber “dans le rouge” à -1,288,70$ — ouch!
Vous pouvez vous amuser avec divers scénarios comme le fait de couper la nourriture de 6$ par jour à 3$ ou encore de couper tous les frais de communications mais ça aurait des effets passablement néfastes sur notre étudiant.
Quel choix a notre jeune universitaire? En gros…
- Accepter de travailler encore plus d’heures mais ce faisant, il risque de nuire sérieusement à ses études parce que passé 21h par semaine, on s’approche dangereusement du travail à temps plein;
- S’endetter, via un prêt bancaire (très peu probable, à moins d’embarquer dans la proverbiale Tour de Babel des “prêts étudiants”) ou, ce qui arrive presque toujours, s’endetter via une carte de crédit;
- Notre universitaire peut aussi couper dans ses dépenses mais comme ses finances balancent assez juste déjà, il nuira inévitablement à ses performances scolaires s’il le fait.
En ce sens, la plupart des étudiants universitaires dans une situation similaire choisiront de s’endetter via une carte de crédit qui, de toutes façon, leur est offerte avec une “belle” marge de 5,000$ pour “les urgences” — il va de soi qu’à plus de 19% de taux d’intérêt, les soldes seront très difficiles à repayer… surtout que le travail au salaire minimum ne laisse aucun “lousse”!
Qui plus est, les étudiants universitaires choisissent souvent de s’endetter via des cartes de crédit parce que les dépenses arrivent trop vite et leur salaire, trop tard (ou trop peu, au moment du besoin). À la longue, les intérêt élevé des cartes de crédit contribuent à déstabiliser le fragile écosystème financier des étudiants.
Avec un simple déficit annuel de quelque 1,000$, c’est assez pour précipiter les étudiants dans le cycle sans fin des dettes de crédit.
Alors arrive la période de 3 mois de vacances estivales, soit juin, juillet et août.
On sait que notre étudiant travaille déjà 21h mais en été, on peut penser qu’il travaillera 37,5h (le norme “typique” d’heures travaillées à plein temps). S’il le fait, il accumulera 16,5h de plus, soit 140,25$, pendant environ 12 semaines, soit un “bonus d’été” de 1,683$.
C’est juste assez pour affronter notre dette de 1,288,70$… et il reste même 394,30$!
Youppi, notre étudiant arrive -enfin- à boucler son budget mais celui-ci…
- ne sort jamais;
- ne prends jamais de vacances;
- ne doit “couler” aucun de ses cours;
- ne doit jamais tomber malade;
- ne peut jamais s’absenter de son travail (car il serait pas payé ou pire, congédié);
- ne peut pas se permettre de passer plus de quelques jours à chercher un nouvel emploi, advenant qu’il perde celui qu’il occupe;
- ne doit -surtout pas- accumuler une dette de carte de crédit car les intérêts viendraient dévorer son “solde final”;
- n’a presque plus d’argent pour sortir avec ses amis, aller dans un musée, s’acheter un ballon pour jouer au parc ou encore aller au cinéma — son budget est trop juste.
Ainsi, notre étudiant québécois n’a AUCUN PLAISIR à travailler au salaire minimum puisqu’avec une compensation aussi basse, il ne fait que SURVIVRE… il ne VIT PAS, il n’en a pas les moyens.
Quand notre étudiant universitaire entend parler des gens qui ont une auto, qui font des sorties culturelles ou encore se paient un voyage (pendant des “vacances”), ça lui paraît carrément surréaliste alors imaginez lorsqu’il voit ses professeurs gagner près de 100,000$ par année faire donner leurs cours par des “chargés de cours” — il y a de quoi rougir de colère!
Grâce à cet exemple chiffré, c’est très clair que notre étudiant universitaire…
- n’aurait pas les moyens d’avoir un vélo (ou s’il en aurait un, il faudrait que ce soit très “cheap”);
- n’aurait pas non-plus les moyens d’emprunter le transport en commun (à environ 60$ par mois, ça fait 720$ par année);
- n’aurait absolument pas les moyens de se payer une course en taxi (pour se rendre à l’hôpital pour une urgence, par exemple)… ou si ça arrive, il ne faudrait plus que ça se reproduise;
- ne pourrait jamais, au grand jamais, avoir une automobile car en plus des paiements mensuels, les permis, les assurances, l’entretien et l’essence dépasseraient (et de très loin) son revenu discrétionnaire.
Autrement dit, ceux qui pensent que les étudiants universitaires “se la coulent douce” ont probablement rencontré ceux qui ont la chance d’habiter chez leurs parents, à distance de marche d’une université. Ça change -énormément- le calcul.
On pourrait continuer en donnant l’exemple d’une mère monoparentale qui souhaite poursuivre ses études universitaires tout en étant prise au piège du salaire minimum — j’ai fait le calcul et c’est techniquement impossible de boucler un budget sans imposer à la mère -et- à son enfant des conditions de vie profondément inadéquates… et socialement inacceptables.
Après tout ça, on entend des patrons qui gagnent des salaires astronomiques dire à leurs employés (au salaire minimum) qu’ils sont “chanceux” d’avoir une job. Disons que les bas salariés doivent la trouver difficile à avaler, cette boutade!
Tout récemment, on a vu quelques “gros employeurs” augmenter leur salaire “minimum” à eux à 9$/h, 10$/h et même parfois 11$/h mais même avec 2,50$ de plus par heure, c’est mieux mais notre étudiant demeure dans une situation financièrement précaire.
Et c’est très stressant parce que si l’étudiant perd son emploi à 11$/h, ce sera presqu’impossible d’en trouver un autre… à moins de redescendre à 8,50$/h ce qui, sans grande surprise, aurait des effets à court terme sur l’équilibre de son budget.
En tant que société, il faut apprendre à reconnaître les dangers d’un salaire minimum trop bas.
Si les employés les plus pauvres n’arrivent pas à participer de façon plus active à l’économie, ils demeurent des acteurs de second plan et inévitablement, ils sont forcés d’adhérer à des modèles de consommation alternatifs, situés à l’extérieur des “circuits réguliers”.
Par exemple, notre étudiant qui ne dispose que de quelques maigres dollars par jour pour se nourir voudra probablement visiter des soupes populaires, au lieu de sortir dans un restaurant. Et après, on entendra des restaurateurs dire que les jeunes (souvent au salaire minimum) ne dépensent pas beaucoup (et ne “tippent” presque pas) ou ne viennent à peu près jamais (si c’est un restaurant un peu plus dispendieux) ou sinon, avec leurs parents (qui paient, bien sûr).
C’est un gros cercle vicieux qui commence avec un salaire minimum où la société plante la misère, un peu comme une graine, dans le sol qui, lorsqu’elle pousse, engendre à son tour encore plus de misère qui se disperse à tous les échelons de la société.
Qu’on se le dise, il est possible de SURVIVRE au salaire minimum mais pour vivre réellement, ça prend bien plus que le “minimum prescrit par le gouvernement du Québec”.
Économiquement parlant, augmenter la compensation des bas salariés aide de manière directe à dynamiser la consommation et réduire de manière très considérable les risques liés à l’endettement excessif.
En ce sens, tous les employeurs de la grande région de Québec sont invités à laisser le salaire minimum aux “sweat shops” de Montréal pour compenser leurs bas salariés en haut de 11$/h afin de mieux redistribuer la richesse et ainsi éviter d’avoir à payer une fortune en “services sociaux” divers, comme en santé.
Si Québec paie ses bas salariés avec des tarifs horaires qui sont plus en ligne avec la “vraie réalité” de ces travailleurs, nous en sortirons TOUS gagnants et les émetteurs de cartes de crédit auront plus de difficulté à trouver des candidats faciles à réduire aux niveau d’esclave économique.
Et non, ça n’empêchera pas les multi-millionnaires de la région de Québec de dormir le soir…
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