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Speak White de Michèle Lalonde

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Speak white.

L’expression péjorative, des riches anglophones de Westmount (et d’ailleurs) contre les Québécois (ou “Canadiens français”), a inspiré la poète québécoise Michèle Lalonde qui a écrit le poème engagé Speak white en octobre 1968.

Le poème devait être lu (et divulgué publiquement) sur la scène de la Comédie canadienne par la comédienne Michèle Rossignol lors d’un spectacle intitulé Chansons et poèmes de la Résistance, mais en l’absence de celle-ci, ce fut Michèle Lalonde —qui venait de l’écrire— qui en fit la lecture.

Il s’agit d’une œuvre qui a symbolisé, à bien des égards, nos blessures et nos humiliations, en tant que peuple Québécois sous la botte de l’impérialisme britanno-américain anglophone et francophobe qui n’entretenaient de conversations qu’avec ceux qui “parlaient blanc”.

Les Québécois se sont libérés d’une partie de leurs chaînes mais il reste encore tant à faire.

Que ce texte serve d’inspiration à ceux qui ont compris que la liberté ne se gagne pas à coups de “compliments aux transnationales étrangères qui nous volent nos ressources naturelles” (comme dans le cas de l’eau et des mines) mais plutôt, dans le sang.

Il y a eu quelques 4,500 guerres en 2,000 ans d’histoire moderne et aucun “peuple à genoux” n’a eu ce qu’il voulait. C’est en se battant, debout et fiers, que l’on obtient des victoires et qu’on se fait respecter.

Speak white
il est si beau de vous entendre
parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble
dans les sonnets de Shakespeare

nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue
parlez avec l’accent de Milton et Byron et Shelley et
Keats
speak white
et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan

speak white
parlez de chose et d’autres
parlez-nous de la Grande Charte
ou du monument de Lincoln
du charme gris de la Tamise
De l’eau rose du Potomac
parlez-nous de vos traditions
nous sommes un peuple peu brillant
mais fort capable d’apprécier
toute l’importance des crumpets
ou du Boston Tea Party
mais quand vous really speak white
quand vous get down to brass tacks

pour parler du gracious living
et parler du standard de vie
et de la Grande Société
un peu plus fort alors speak white
haussez vos voix de contremaîtres
nous sommes un peu dur d’oreille
nous vivons trop près des machines
et n’entendons que notre souffle au-dessus des outils

speak white and loud
qu’on vous entende
de Saint-Henri à Saint-Domingue
oui quelle admirable langue
pour embaucher
donner des ordres
fixer l’heure de la mort à l’ouvrage
et de la pause qui rafraîchit
et ravigote le dollar

speak white
tell us that God is a great big shot
and that we’re paid to trust him
speak white
c’est une langue riche
pour acheter
mais pour se vendre
mais pour se vendre à perte d’âme
mais pour se vendre

ah! speak white
big deal
mais pour vous dire
l’éternité d’un jour de grève
pour raconter
une vie de peuple-concierge
mais pour rentrer chez-nous le soir
à l’heure où le soleil s’en vient crever au dessus des ruelles
mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
chaque jour de nos vies à l’est de vos empires
rien ne vaut une langue à jurons
notre parlure pas très propre
tachée de cambouis et d’huile

speak white
soyez à l’aise dans vos mots
nous sommes un peuple rancunier
mais ne reprochons à personne
d’avoir le monopole
de la correction de langage

dans la langue douce de Shakespeare
avec l’accent de Longfellow
parlez un français pur et atrocement blanc
comme au Viet-Nam au Congo
parlez un allemand impeccable
une étoile jaune entre les dents
parlez russe parlez rappel à l’ordre parlez répression
speak white
c’est une langue universelle
nous sommes nés pour la comprendre
avec ses mots lacrymogènes
avec ses mots matraques

speak white
tell us again about Freedom and Democracy
nous savons que liberté est un mot noir
comme la misère est nègre
et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger ou de Little Rock

speak white
de Westminster à Washington relayez-vous
speak white comme à Wall Street
white comme à Watts
be civilized
et comprenez notre parler de circonstance
quand vous nous demandez poliment
how do you do
et nous entendes vous répondre
we’re doing all right
we’re doing fine
We
are not alone

nous savons
que nous ne sommes pas seuls.

Michèle Lalonde
Speak white

En 1980, les réalisateurs québécois Pierre Falardeau et Julien Poulin ont réalisé, pour l’ONF, un film court métrage d’une durée de 6 minutes. Le poème est lu par Marie Eykel, sur une musique de Julien Poulin et se déroule sur un montage de photos-choc…

C’est troublant de voir notre jeunesse n’avoir droit à un premier cours d’histoire qu’en secondaire 4, au moment où presque 40% de nos garçons et 25% de nos filles ont “abandonné” l’école pour aller vivre une autre “expérience”.

Il faut que tous les jeunes du Québec comprennent que nous sommes en guerre contre des individus et des organisations sombres et maléfiques qui n’ont aucun égard pour notre histoire, notre culture et nos aspirations en qu’en conséquence, il nous appartient de se lever et de se battre pour mériter notre liberté.

La langue n’est qu’un aspect de notre combat puisqu’en cette ère de mondialisation, la pauvreté est polyglotte et multiculturelle.

Un texte à la fois franc et émouvant, comme celui de Mme Lalonde, revêt autant d’importance aujourd’hui qu’en 1968, moment où il a été écrit, en plein révolution tranquille.

michele_lalonde_en_1972

Il nous faut, aujourd’hui, réfléchir au texte de Michèle Lalonde et se demander comment nous pouvons éviter le triste sort d’une domination étrangère en terre québécoise à notre jeune génération et à leurs enfants.

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